Chapitre 16

Arekh se leva le matin suivant avec la rage au cœur. Il souffrait comme s’il avait bu  – alors qu’il n’avait pas touché à une goutte d’alcool depuis ses dix-sept ans. Il se savait ridicule, mais n’en avait pas moins mal… pour quoi ? Pour rien. C’était sans espoir.

Il s’habilla et sortit, pour voir une quinzaine de cadavres étalés dans la cour principale. Un prêtre le renseigna : il y avait eu une escarmouche entre les soldats de l’émir et une patrouille d’Harabec au nord-est, dans des territoires à la propriété contestée. Ce n’était pas la guerre, pas encore, le hérault de l’émirat pouvant en effet déclarer que la patrouille d’Harabec avait déclenché l’incident : ils étaient hors de leur frontière. Mais la situation se tendait. Fahnür, une des sept Cités Libres, avait laissé passer les troupes de l’émir, leur offrant ainsi une ouverture vers le sud.

Les cadavres avaient été ramenés au palais pour être étudiés par les prêtres, qui voulaient voir si de la magie était à l’œuvre pour préparer une contre-attaque. Arekh observa les corps de près. D’après lui, la seule sorcellerie était l’habileté avec laquelle certains soldats de l’émir utilisaient leur arme, le hâsir, une épée recourbée à lame double. De gigantesques plaies s’ouvraient dans la poitrine et la gorge des pauvres soldats d’Harabec et les mouches tournaient déjà autour d’eux.

Arekh se détourna.

Trois femmes de la cour en tenue brodée étaient descendues, réveillées par l’arrivée des charrettes où se trouvaient les corps. Elles poussèrent de petits cris aigus devant le spectacle, mais elles se calmèrent vite, et restèrent près des cadavres, fascinées, pour observer sans broncher trois jeunes prêtres commencer les autopsies dans la chaleur montante.

Arekh alla chercher du thé aux cuisines. Il avait mal à la tête, le cœur lourd ; il se sentait dégoûté de l’humanité. Pourtant il n’était pas choqué par la réaction des courtisanes. Les paysans pensaient parfois que les nobles vivaient dans un monde protégé, et que le spectacle de la mort ne leur était pas familier. Rien n’était plus faux. Oh, certes, il y avait de nombreux avantages à être noble et riche… mais la maladie frappait quand même, les femmes périssaient aussi, vidées de leur sang, en accouchant dans des draps de satin, les bébés atteints des fièvres étaient retrouvés morts dans leurs berceaux de bois sculptés, esclaves et serviteurs se faisaient attaquer dans la rue et agonisaient lentement dans leurs quartiers, se tordant de douleur tandis que leurs blessures s’infectaient.

La vie et la mort étaient intriquées comme dans les broderies des robes, et même la plus légère coquette de la cour en était consciente.

L’ombre de la guerre planait aussi sur Harabec, la capitale. Arekh y arriva après une matinée de cheval, accrocha sa monture dans la cour pavée et fit un tour dans les rues, malgré la fine bruine. Le ciel était gris, les pierres glissantes. Les habitants se rassemblaient sous les tentes tendues des marchés, discutant des dernières rumeurs… Des marins descendant le fleuve auraient vu des troupes se rapprocher de la Cité des Pleurs. Un village avait été brûlé, ses habitants massacrés au sud des montagnes. Un grand sorcier de l’Émirat aurait été vu dans la petite ville de Palis, au centre du pays, où il préparait un rituel destiné à détruire la famille royale. Plus grave encore  – de l’avis les habitants d’Harabec  – l’émir aurait pillé des bateaux descendant le Joar, confisquant sans vergogne leur cargaison.

Cela, Arekh était prêt à le croire. Il se demanda quelle était la situation des Exilés, là-bas, au cœur de la Cité des Pleurs. D’après ses informations, la Cité était toujours libre. Mais la situation devait ralentir le commerce et exacerber les tensions.

Puis penser aux Exilés lui amena l’image de Marikani, et il la chassa vite.

Il rebroussa enfin chemin, retournant à la Maison des Affaires de Reynes d’Harabec, où il avait rendez-vous. L’architecture de la maison était similaire à celle de la Cité des Pleurs et le même blason ornait la porte. Un homme à la livrée noir et argent le salua quand il entra et Arekh ne frémit même pas. Il ne se ferait pas arrêter sur le territoire d’Harabec  – et puis, maintenant qu’il faisait partie du conseil privé de Marikani, il aurait été peu politique de la part des Principautés de lui créer des ennuis.

Arekh était officiellement venu pour donner l’avis du Conseil sur le commerce de la soie, mais la conversation porta en réalité sur l’émir et ses relations avec Reynes. Le secrétaire confirma ce que Marikani avait déjà appris : les Principautés n’enverraient pas de troupes si le conflit dégénérait, mais elles feraient tout pour ralentir les troupes de l’émir en leur refusant l’accès aux ponts qu’ils contrôlaient.

Une collation fut servie au milieu de l’après-midi, avec un vin de Reynes. Arekh donna ensuite au secrétaire une bourse d’or destinée à le remercier « de se montrer compréhensif envers les intérêts des deux royaumes » : bref, on le payait pour ne pas se montrer discret sur les ordres qu’il recevait des Principautés.

Le contenu de la bourse devait être plus élevé que d’habitude, car le secrétaire fit un large sourire à Arekh après avoir compté son or.

— Je suis toujours inquiet quand je dois traiter avec un nouveau conseiller, expliqua-t-il. Mais vous me paraissez raisonnable… J’espère que notre collaboration sera fructueuse.

— Je l’espère aussi, dit Arekh, qui avait la tête ailleurs.

— Et puis, vous êtes originaire des Principautés, reprit le secrétaire. Nous sommes entre compatriotes. (L’homme l’étudia un moment.) Pour que nos relations s’ouvrent sous d’heureux auspices, je ne vais pas vous retenir jusqu’à la tombée de la nuit, comme il m’a été demandé de faire.

Arekh le regarda, bouche bée.

— Quoi ? Qui ? ajouta-t-il après un instant d’hésitation.

— Oh, j’ai reçu ce matin la visite d’un des officiers privés de l’honoré eheri Halios, qu’Arrethas le protège du regard de ses ennemis, expliqua le secrétaire. L’officier venait pour une tout autre affaire… mais il m’a glissé cent reynes d’or en m’expliquant que votre présence n’était pas requise au Palais avant la nuit tombée, et qu’il apprécierait que notre rendez-vous s’éternise. (Le secrétaire fit un signe de tête vers la porte.) Mais puisque je vois que malgré tous mes efforts, vous voulez partir, je ne peux pas vous retenir plus longtemps sans éveiller les soupçons…

Arekh se leva, glacé.

— Cent reynes d’or, dit le secrétaire. C’est une somme importante. Ouvrez les yeux.

Le cheval n’allait pas assez vite, comme si les circonstances se liguaient contre lui. La bruine s’était transformée en une pluie d’été battante et les pierres glissaient. Arekh dut ralentir plusieurs fois pour ne pas prendre le risque de casser la jambe de sa monture. Puis la route fut bloquée par une caravane, des citoyens du nord qui, effrayés par les rumeurs de guerre, descendaient vers le centre d’Harabec. Enfin, ce furent des soldats postés devant les statues à l’entrée du deuxième cercle du Palais, qui avaient choisi ce moment pour surveiller les allées et venues.

Un horrible pressentiment lui serrait l’estomac. « Je suis là », avait-il dit à Marikani, plusieurs semaines auparavant, quand Harrakin avait parlé des dangers de la cour.

Mais il n’était pas là. Il n’avait pas été là, et si quelque chose était arrivé… Si quelque chose était en train d’arriver…

Son cheval s’arrêta devant le bâtiment principal, faisant voler les graviers. Il pleuvait toujours et la cour était presque déserte, à l’exception des cadavres maintenant protégés par une grande tente. Un noble écrivait une lettre sur une table de jardin, l’eau battant sur son parasol.

Pas d’affolement, pas de signes de deuil, pas d’hystérie visible chez les serviteurs… Rien ne pouvait être arrivé encore, pas en quelques heures, n’est-ce pas ? Mais Arekh savait qu’il se mentait. Une situation pouvait basculer en quelques instants.

Il entra dans le bâtiment administratif, ouvrit la porte en trombe, faisant sursauter un garde à moitié endormi. Les lieux semblaient déserts. Que devait faire Marikani cet après-midi ? Il tenta de se souvenir. Il y avait une réunion avec des envoyés de Sleys, un rituel en l’honneur de Lâ…

Personne dans le Bureau d’Automne. Enfin, il croisa Béhia Varin dans le couloir, portant une série de rouleaux.

— Où est-elle ? demanda-t-il brusquement, et Béhia le regarda sans comprendre. Ayashinata Marikani… reprit-il. Où est-elle ?

— La réunion avec Sleys a été annulée, expliqua Béhia, qui paraissait de mauvaise humeur.

— Pourquoi ?

Le jeune homme haussa les épaules.

— Je ne sais pas ! Peran est arrivé avec un message et Marikani est allée rejoindre Banh.

Peran était un des proches d’Halios. Arekh sentit son cœur basculer.

— J’espère que ce n’est pas la guerre, continuait Béhia. Savez-vous que les membres du conseil sont officiers de l’armée ? Nous nous retrouverons au front si l’émir attaque. Sous les ordres d’Harrakin !

Arekh s’en fichait.

— Où est-elle partie ?

Le conseiller lui tourna le dos.

— Il n’y a qu’un Palais, elle en est la maîtresse et elle ne passe pas inaperçue… Vous la trouverez !

Arekh se précipita dehors et accosta le premier serviteur venu, mais celui-ci ne savait rien. Il pleuvait toujours. À l’intérieur du bâtiment rose, on allumait déjà les chandelles. Une jeune femme descendit les marches — Vanales, une demoiselle de compagnie appartenant à la suite de Vashni. Elle était de celles qu’Arekh terrifiait et quand elle le vit gravir l’escalier en courant vers elle, elle se figea avec un petit couinement terrifié.

— Où est Marikani ? demanda Arekh et, malgré sa terreur, Vanales le regarda, choquée. Ayashinata Marikani, répéta-t-il avec un soupir exaspéré. Où est-elle ? La cérémonie en l’honneur de Lâ ?

— Près du grand bassin, avec le prêtre Irisho, dit la fille terrifiée.

Arekh commença à redescendre les escaliers quand Vanales le rappela.

— Mais…

Il se retourna.

— Ayashinata Marikani n’y participe pas… Le Haut Prêtre l’a convoquée pour un rituel d’exorcisme. Au temple d’Um-Akr.

Arekh traversa de nouveau la cour, se retenant de courir pour ne pas alerter les curieux. Il tenta de se raisonner. Le Haut Prêtre paraissait loyal. Le fait qu’Halios ait essayé de l’éloigner à ce moment-là était peut-être un hasard.

Cent reynes d’or.

Une ombre noire l’envahissait lentement, sans qu’il sache pourquoi. On disait que les pressentiments étaient les oiseaux noirs du destin qui battaient des ailes autour de vous. Arekh avait l’impression de les entendre à ce moment, battant avec le bruit de la pluie, mais il n’avait nul besoin des oiseaux. L’expérience et l’histoire lui suffisaient. Combien de princes, d’héritiers, d’enfants de famille royale étaient morts dans des circonstances louches, leur nom disparaissant dans l’oubli avant que la neige soit tombée deux fois sur leur tombe ? On ne les plaignait pas, on ne les pleurait guère.

C’était le jeu.

Arekh accéléra le pas, marchant de plus en plus vite. Le temple était là, tout proche, sa silhouette indistincte dans la pluie battante. Une ombre de la colère du matin lui revint — Marikani se fichait bien de lui, quelle importance qu’elle meure  – mais à cette pensée, il lui sembla que les corbeaux battaient de leurs ailes encore plus fort, et il se mit à courir…

La porte du temple. Il ouvrit… La salle était pleine. De petits groupes discutaient à voix basse.

Elle est morte, se dit-il, et ils commentent l’événement, mais non, certains souriaient et le ton de la conversation était léger, en attente.

Il traversa la salle, s’obligeant à marcher. Il ne voulait pas créer de scandale, pourtant le pressentiment grandissait dans son estomac. Il lui semblait qu’à chaque seconde, Halios, où qu’il soit, pouvait tirer son épée et frapper.

La fosse au procès. La foule était compacte. Les rangs de l’amphithéâtre étaient pleins et des courtisans assistaient, debout, à quelque chose qui se passait au centre. Arekh fit lentement le tour, restant près du mur, comme un fauve tournant autour de sa proie. Entre les têtes des spectateurs, il aperçut le Haut Prêtre, dirigeant la cérémonie dans les robes vert foncé de l’exorcisme. Halios. Harrakin, à côté de lui, sérieux, les sourcils froncés. Le prêtre d’Um-Akr tenant un calice d’argent incrusté de jade. Deux autres prêtres. Arekh continua à tourner. Tous ses sens lui hurlaient que quelque chose n’allait pas, mais rien dans la scène ne l’autorisait à intervenir. Il y avait de nombreuses sortes d’exorcismes… pour certains, il fallait boire un breuvage béni par les dieux, composé d’ingrédients spéciaux. Sans doute le Haut Prêtre avait fait venir les ingrédients de Reynes…

Arekh tournait toujours. Vashni était dans l’assistance, avec sur le visage la même expression qu’Harrakin… Inquiète, impuissante.

Elle non plus n’aime pas ça, constata Arekh, mais elle ne pouvait rien faire, on n’interrompait pas un rituel sacré, le risque était trop grand. Si le prêtre vous accusait de blasphème, la mort pouvait être immédiate…

Arekh gardait les yeux fixés sur le centre de la fosse.

Le calice, le Haut Prêtre.

Tout était en ordre. Non, il n’y avait aucune raison d’intervenir, pourtant il se sentait de plus en plus mal…

Les mains du prêtre d’Um-Akr tremblaient.

Elles tremblaient. L’homme levait lentement le calice vers Marikani, et ses mains tremblaient. Il tournait le dos au Haut Prêtre, qui n’avait rien vu. Marikani se prépara à prendre le calice…

Alors le prêtre d’Um-Akr jeta un coup d’œil imperceptible à Halios.

Ce n’était rien, un mouvement retenu plutôt que véritable. Arekh avait peut-être tout inventé. Il se figea, hésitant. On n’interrompait pas un rituel parce que les mains du prêtre tremblaient et pour un regard qu’il avait peut-être imaginé.

Cent reynes d’or.

De nouveau, le pressentiment lui déchira le ventre.

Cent reynes d’or.

Marikani allait porter le calice à ses lèvres.

— Arrêtez !

Le cri d’Arekh résonna dans la fosse. Les courtisans se retournèrent et des exclamations et des murmures s’élevèrent.

Marikani interrompit son geste, vit Arekh. Il lut dans ses yeux l’étonnement, peut-être même une ombre de méfiance, née de leur dispute de la veille.

Il traversa la foule à grands pas. Les yeux d’Halios étaient ronds de fureur.

— Comment ose-t-il ? ! cria-t-il. Comment ose-t-il interrompre ce moment ? (Une pause, puis :) C’est une manigance du spectre !

Le Haut Prêtre regardait Arekh, sourcils froncés. Celui-ci descendit les marches, réfléchissant à ce qu’il allait dire.

Après tout, si Halios inventait des preuves, il pouvait faire de même…

— Je ne peux révéler mes sources, Haut Prêtre…, déclara-t-il d’un ton ferme. Mais je viens de recevoir la preuve qu’une traîtrise est à l’œuvre…

Des protestations s’élevèrent et l’étendue du risque qu’il venait de prendre frappa Arekh pour la première fois. S’il se trompait… Il jouait sans doute sa vie, au moins sa présence à Harabec.

Halios pouvait retourner la situation ; il lui suffisait de déclarer…

— Il s’agit d’un coup monté ! Un coup monté arrangé entre ce criminel et le spectre ! Cet homme sait que la créature ne pourra résister à l’exorcisme, alors il fait tout pour retarder l’inévitable… Elle est coupable, ce geste en est la preuve ! Buvez ! cria Halios avec un geste théâtral vers Marikani. Buvez, créature des Abysses, nous verrons ce qu’il en est de votre innocence !

Les courtisans retinrent leur souffle et Marikani hésita. Arekh se tourna vers elle, le regard implorant sa confiance. Il fallait agir vite, il perdait l’avantage. Le Haut Prêtre se préparait à donner un ordre.

Arekh saisit le prêtre d’Um-Akr par le poignet et l’obligea à se retourner.

— Cet homme a été payé pour changer la potion du calice !

Encore un coup au hasard. Mais c’était sa seule chance de faire hésiter le Haut Prêtre, et même s’il se trompait, sans doute gagnerait-il assez de temps pour…

Le prêtre d’Um-Akr était livide.

Livide. Les lèvres bleutées, tremblantes.

Le Haut Prêtre l’observa en silence. Puis il leva les yeux vers Halios  – celui-ci, bien meilleur comédien, était l’image même de l’innocence scandalisée.

Mais le Haut Prêtre était loin d’être un imbécile, pensa Arekh en le voyant retirer le calice des mains de Marikani. L’homme avait vécu des années à la cour d’Harabec  – non, il avait survécu des années à la cour. Il n’y était pas parvenu sans comprendre comment fonctionnait l’âme humaine, et c’est d’un geste d’une douceur dangereuse qu’il mit le calice dans les mains du prêtre.

— Buvez, ordonna-t-il lentement.

Le silence dans la salle était maintenant complet. Arekh vit qu’Harrakin suivait la scène, ébahi, la bouche ouverte. Ou il était encore meilleur comédien que son frère, ou il n’était vraiment au courant de rien.

Le prêtre d’Um-Akr ne bougea pas. Le regard du Haut Prêtre devint d’acier. L’hésitation était une condamnation.

— Buvez, dit-il, et Arekh comprit pour la première fois comme cet homme pouvait être craint. Sous le regard d’Um-Akr, au cœur du temple de la justice, buvez !

Quand les courtisans sortirent du temple, le prêtre d’Um-Akr était mort. Il avait agonisé pendant d’interminables minutes, hurlant et vomissant, les yeux révulsés, la langue roide, la folie dans ses yeux, avant de tomber pour toujours sur les dalles.

Le soir se déroulait la dernière cérémonie d’orgie rituelle en l’honneur de Verella. Malgré les événements, elle ne fut pas annulée. Peut-être au contraire les nobles y virent-ils une occasion d’apaisement bienvenue, sous le regard de la plus bienfaisante et douce des déesses.

Le crépuscule tomba et les premières étoiles apparurent, tandis que les courtisans arrivaient autour des bains, s’asseyaient en petits groupes, commentaient les événements de l’après-midi autour de thé brûlant ou de vin. Arekh attendait un peu à l’écart, adossé à contre un mur. Il les entendit s’interroger sur la nature du poison, sur la manière dont Halios avait réussi à soudoyer le prêtre d’Um-Akr… de l’argent ? des promesses ? des menaces ?

Ironique  – tous savaient qu’Halios était responsable, et tous savaient aussi qu’il n’y avait aucun moyen de l’accuser. Personne ne pourrait rien prouver, pas maintenant que le principal témoin était mort.

La foule se fit plus dense, la fumée plus épaisse et les conversations plus fortes. Vashni se déshabilla et descendit la première dans la piscine, où elle resta nue dans l’eau, sirotant du thé. En un autre moment, Arekh aurait été amusé par la manière dont les hommes tournaient  – littéralement  – autour d’elle, intimidés, hésitant à lui offrir le verre sacré et terrifiés à l’idée de se faire congédier d’un regard.

Mais il était encore sous le choc  – à vif, d’une certaine manière. Il avait eu peur, très peur, et cette peur l’avait débarrassé de ses dernières défenses. Il ne pouvait se débarrasser de l’image du prêtre par terre, vomissant du sang et poussant des cris inarticulés. Marikani aurait pu boire le calice. Il l’imagina se tordre sur le marbre sous les hurlements d’horreur des courtisans, tandis qu’Halios criait : « Démon ! » et que le Haut Prêtre se décidait à l’achever avec l’épée sacrée de son office.

La vision était trop atroce. Il détourna les yeux…

… Et vit Marikani approcher entre les colonnes.

Ses habits étaient simples, contrairement à la tradition qui voulait qu’on revête ses plus beaux atours ce soir-là, et Arekh comprit qu’elle aussi était sous le choc. Son visage était livide, sa main tremblait  – plus légèrement que celle du prêtre tout à l’heure, mais tremblait quand même.

Arekh eut un élan vers elle, fit deux pas puis s’arrêta. L’entrée de Marikani avait été discrète et seuls deux courtisans l’avaient remarquée. Elle échangea quelques courtes phrases avec eux, cherchant quelqu’un du regard…

Le cherchant du regard…

Elle le vit, détourna les yeux, puis traversa la salle où les couples commençaient à se former. Enfin elle s’assit, habillée, près du même pilier que la veille. Arekh la rejoignit et s’agenouilla à ses côtés.

— Comment vous sentez-vous ? dit-il doucement.

Marikani ne répondit que d’un pâle sourire. Arekh avait la poitrine douloureuse. Il aurait dû partir, mais en était incapable, et le fait qu’elle le regarde, qu’elle ait ses grandes pupilles brunes posées sur son visage ne l’aidait pas à s’en aller.

Il leva la main  – sans savoir pourquoi, sans savoir ce qui le prenait, et elle leva la sienne ; leurs paumes se joignirent, puis leurs doigts, lentement. Arekh baissa les yeux, la gorge si serrée qu’il ne pouvait plus respirer. Puis il vit le plateau d’argent à ses côtés.

Prendre le verre de liqueur et lui proposer était un geste simple, il devenait à cet instant le plus difficile du monde. Il y avait un gouffre entre sa main et le plateau, et il ne savait pas s’il pouvait le franchir. Il releva les yeux et vit que Marikani le regardait toujours, attendant son choix.

Il réussit lui aussi à sourire  – une ébauche, en tout cas, et avança ses doigts vers la longue chevelure brune. Il allait les toucher quand une main furieuse lui attrapa l’épaule et le tira en arrière.

— Lâche-la, gronda Harrakin, la rage dans les yeux.

Arekh se leva, la tête encore embrumée, vit le poing venir vers lui et le contra, renvoyant Harrakin en arrière. Celui-ci cracha à ses pieds tandis que les courtisans se relevaient, ravis du spectacle.

Du spectacle.

La situation ne se résoudrait pas seule entre Harrakin et lui, réalisa Arekh.

Ils voulaient du spectacle ? Peut-être était-ce cela dont il avait besoin. Pour s’imposer dans ce lieu, pour s’imposer auprès d’elle…

D’un geste exagéré, feignant une rage qu’il ne ressentait pas, il fit tomber une table à grand fracas.

— Duel, dit-il d’un geste théâtral en montrant à Harrakin l’extérieur des colonnades. Toi et moi. Dehors.

— Parfait, dit Harrakin se fixant sur son ton, et Arekh eut l’impression qu’ils jouaient. Je vais te faire retourner à la boue d’où tu sors !

Arekh entendit Marikani se lever derrière lui, mais si elle s’apprêtait à protester, il ne lui en laissa pas le temps.

N’ayant pas d’épée sur lui, il en ramassa une par terre  – celle d’un noble qui l’avait posée avec ses vêtements pour se livrer à des activités plus agréables. L’homme bondit sur ses pieds pour la reprendre mais Arekh le repoussa avec violence.

Harrakin et lui se dirigèrent vers la cour, suivi par un groupe de spectateurs curieux, et Arekh croisa Banh qui courait dans la direction opposée, vers Marikani. Il le suivit un instant du regard, puis marcha avec Harrakin jusqu’à une esplanade de pierre, près du bâtiment principal.

Il y avait beaucoup de monde dans la cour ; les groupes discutaient à voix haute ; des serviteurs couraient, des torches à la main. Certains nobles se retournèrent en voyant Harrakin et Arekh prendre leurs places et alertèrent les autres, mais l’attention qu’on leur portait semblait inférieure à celle qu’aurait dû créer leur duel  – du moins de l’avis d’Harrakin que le bruit semblait irriter.

Harrakin leva son épée vers Arekh qui se mit en garde. Puis, furieux de voir qu’on ne le regardait pas, il la baissa et se tourna vers la foule.

— Mais que se passe-t-il, exactement ?

Vashni sortit des bains, tandis que Banh et Marikani apparaissaient derrière elle. Des officiers se hâtaient vers Harrakin.

— Vous allez devoir remettre votre explication à plus tard, dit Vashni. Les troupes de l’émir viennent de passer la frontière nord.

Le Peuple turquoise
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